ALIMENTATION - Nourrir l’humanité


ALIMENTATION - Nourrir l’humanité
ALIMENTATION - Nourrir l’humanité

À l’ère de la technique triomphante et de la conquête de l’espace, le fait que la sous-nutrition et la faim affectent encore une grande partie de l’humanité est inadmissible. Il est légitime de considérer qu’une alimentation satisfaisante fait partie des droits de l’homme. Or seule une minorité de la population du globe bénéficie d’une alimentation convenable.

Certes, bien des problèmes devront être résolus avant que toute l’humanité puisse être nourrie de façon satisfaisante. Mais une condition première est un fort accroissement de la production agricole par personne – car il n’est pas réaliste d’envisager une répartition égalitaire des ressources à l’échelle mondiale –, ce qui implique une augmentation considérable de la production totale, en raison du taux élevé de la croissance démographique, qui ne peut être ralentie que progressivement.

Mais il faudra produire plus sans menacer la santé de la génération présente par des pollutions, en préservant la nature (notamment les ressources en terres et en eau) pour les générations futures et malgré les menaces sur l’agriculture qui viennent de l’extérieur, comme l’effet de serre. Certes, les biotechnologies ouvrent de nouvelles perspectives de progrès. Mais seul un bilan objectif des facteurs positifs et des facteurs négatifs de l’évolution permettra de répondre à la question: «Où allons-nous?»

1. Inégalités de la consommation alimentaire dans le monde

Des disparités considérables

Pour pouvoir porter un jugement sur la situation de l’alimentation dans le monde, il faut d’abord éviter toute confusion, en définissant différents degrés de déficiences.

Une alimentation convenable doit couvrir l’ensemble des besoins physiologiques. Mais cela ne suffit pas, car on ne mange pas seulement pour se nourrir. Chacun attend de ce qu’il consomme d’autres satisfactions. Ainsi, même si l’on démontrait qu’on peut se passer totalement de produits animaux, la plupart des hommes continueraient à en consommer ou à souhaiter en trouver dans leur alimentation.

On peut donc définir l’alimentation satisfaisante comme celle qui fait plus que couvrir les besoins physiologiques, qui répond aux aspirations des consommateurs (notamment par sa teneur en produits animaux), mais qui n’atteint pas des niveaux dangereux pour la santé [cf. NUTRITION]. L’exemple type de ce régime alimentaire est celui des Japonais d’aujourd’hui: 2 900 kilocalories, dont 600 d’origine animale; 95 grammes de protéines, dont plus de la moitié d’origine animale; 80 grammes de lipides (matières grasses), dont 35 grammes d’origine animale, comme indiqué dans le tableau 1.

Si l’on dépasse largement ce niveau, ce qui est le cas de la plus grande partie des populations des pays industrialisés, on risque de compromettre sa santé par toutes sortes d’excès alimentaires, principalement par une consommation exagérée de graisses animales et, de ce fait, une valeur énergétique trop élevée de l’alimentation.

Quant aux déficiences alimentaires, on peut y distinguer les degrés suivants: la malnutrition (valeur énergétique suffisante, mais alimentation mal équilibrée, en particulier en raison d’une faible quantité de produits animaux); la sous-nutrition (alimentation à la fois mal équilibrée et d’une valeur énergétique insuffisante); la faim (lorsque l’insuffisance de la valeur énergétique de l’alimentation est telle qu’on a faim tous les jours); enfin, la famine, lorsqu’on meurt – au sens propre du terme – de faim.

Mais, si l’on veut répartir la population du globe entre ces différentes catégories, on se heurte à une double difficulté: les consommations effectives sont mal connues et les besoins ne le sont guère mieux. La mesure des consommations est déjà difficile dans les pays développés; elle l’est beaucoup plus dans les pays du Tiers Monde. Pour les besoins, un seul point d’accord: il faut près de 3 000 kilocalories par jour à un homme adulte actif d’un poids de 70 kilogrammes. Pour le reste, les avis divergent. Et, si un adulte actif pèse seulement 50 kilogrammes, ses besoins sont moindres – mais n’est-ce pas précisément parce qu’il est mal nourri qu’il ne pèse pas plus de 50 kilogrammes?

En ce qui concerne les consommations, les statistiques de la F.A.O. (Food and Agriculture Organization – l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) ne donnent que les «disponibilités», d’ailleurs mal connues pour beaucoup de pays, et non les consommations effectives. Enfin, quelle est la valeur des moyennes nationales, quand on sait quelles sont les énormes inégalités qui existent dans beaucoup de pays?

C’est donc avec beaucoup de prudence qu’on peut présenter les estimations suivantes: quelques centaines de millions d’hommes seulement bénéficient de ce qu’on peut appeler une «alimentation satisfaisante»: un demi-milliard à un milliard d’entre eux compromettent leur santé par leurs excès alimentaires; un milliard et demi à deux milliards (qui comprennent une grande partie de la population de la Chine) souffrent de malnutrition; la sous-nutrition frappe, elle aussi, entre un milliard et demi et deux milliards d’hommes; un demi-milliard d’hommes – peut-être plus – souffrent de la faim.

Comment cette situation évolue-t-elle? Certains croient le problème alimentaire mondial en voie de résolution. La situation s’est certes améliorée dans certains pays, mais c’est précisément dans les plus pauvres que le niveau alimentaire se dégrade.

L’exemple de l’Inde, souvent cité, ne doit pas faire illusion. Ce pays est, dit-on, devenu «autosuffisant», parce que ses importations agricoles sont tombées à un niveau très bas. Mais l’autosuffisance n’a de sens que si le régime alimentaire de la population est satisfaisant. Or la valeur énergétique moyenne de l’alimentation a à peine augmenté en Inde, et des centaines de millions d’habitants de ce pays souffrent encore de sous-nutrition ou de faim. C’est aussi le cas au Bangladesh, avec des moyennes de 1 860 kilocalories. Les experts sont pessimistes pour l’avenir de ces pays; ils redoutent que la production des céréales, qui constituent, comme le montre le tableau 2, la base de l’alimentation, ne puisse bientôt plus suivre l’accroissement de la population.

Plus généralement, il faut rappeler que la croissance de la population mondiale se poursuivra et qu’il sera de plus en plus difficile de faire progresser au même rythme la production agricole.

Régimes alimentaires et modèles de consommation

L’homme ne consomme pas des «éléments nutritifs», il mange des produits. Toute classification de la population mondiale en fonction des calories, protéines, lipides, etc., du régime alimentaire est donc insuffisante. Il existe des habitudes alimentaires, certaines stables, d’autres qui peuvent se modifier rapidement, qui déterminent la nature et les quantités des produits consommés (tabl. 2).

Les facteurs des comportements alimentaires sont nombreux. Le niveau économique est le premier d’entre eux. Les populations les plus pauvres, qui vivent en état de sous-nutrition ou de faim, consomment essentiellement des calories bon marché – généralement des céréales. Dans les pays riches, non seulement la valeur énergétique de l’alimentation est très élevée – généralement trop –, mais les calories chères (celles des produits animaux, des légumes et des fruits) tiennent une grande place dans le régime alimentaire.

Les ressources naturelles jouent un rôle d’autant plus important que le pays est pauvre, car les pays riches peuvent importer une partie des aliments qu’ils consomment. Le riz constitue la base de l’alimentation dans une grande partie de l’Asie, le blé en Afrique du Nord, le maïs dans une partie de l’Amérique latine, le manioc dans certains pays d’Afrique, comme le Zaïre.

Certaines populations ont trouvé spontanément le moyen de combler la déficience de leur régime alimentaire en protéines de qualité par la culture de légumes secs: les haricots complètent le maïs en Amérique latine; le soja a été longtemps l’«aliment miracle» des Japonais.

Une fois les habitudes alimentaires ancrées, il est souvent difficile de les faire changer: des agriculteurs marocains ont refusé d’introduire une nouvelle variété de maïs, plus productive, mais qui donnait des grains d’une couleur différente de celle à laquelle ils étaient accoutumés.

Mais l’inverse n’est pas moins vrai: l’imitation du comportement des classes plus aisées et les effets de la publicité se combinent pour introduire de nouvelles habitudes alimentaires, pas toujours favorables. Le développement de la consommation de blé ou de riz importé, aux dépens du mil local, est néfaste à la fois à la balance commerciale et à l’agriculture de certains pays d’Afrique.

2. Insuffisance de la production agricole actuelle

Évidemment, ce serait déjà un beau résultat si tous les habitants de la planète réussissaient à couvrir convenablement tous les besoins physiologiques. Mais nous plaçons l’objectif final plus haut: une alimentation qui réponde aux aspirations des hommes, sans toutefois atteindre des niveaux qui menacent leur santé. Une telle alimentation comprend des quantités importantes de produits animaux, ainsi que de légumes et de fruits.

Pour certains, la production alimentaire mondiale actuelle est suffisante, mais seulement mal répartie.

Une première réponse à cette affirmation est qu’une répartition égalitaire, déjà impossible à réaliser à l’intérieur d’un pays, même en temps de paix, est tout à fait inconcevable à l’échelle mondiale.

Il est vrai que la pauvreté limite la demande: si les marchés étaient mieux approvisionnés, beaucoup d’habitants des pays pauvres n’auraient cependant pas les moyens d’acheter plus. Cette observation rappelle qu’il ne suffit pas de produire. Il faut encore que le développement économique, associé à une réduction des inégalités de revenus, crée une demande suffisante. Mais il s’agit là d’un autre problème.

Il n’y a donc pas de solution sans une augmentation de la production alimentaire mondiale. Mais cette condition nécessaire n’est pas une condition suffisante: il faut que la demande augmente en même temps que l’offre, ce qui fait intervenir le coût des produits.

Coût des calories alimentaires

La transformation de calories végétales en calories animales se fait avec une déperdition d’énergie considérable: il faut donner au bétail plusieurs calories végétales pour obtenir une calorie sous forme de viande, de lait ou d’œufs. Les coefficients sont très variables selon les produits: c’est la production de viande de bœuf qui représente le gaspillage le plus grand.

Du fait de cette déperdition, une calorie de viande de bœuf, par exemple, est nécessairement beaucoup plus chère que la calorie de céréales donnée à l’animal à l’engrais.

Retenons, pour la démonstration, la moyenne habituellement admise de 7 calories végétales pour 1 calorie animale. Soit un régime alimentaire qui comprend 2 000 kilocalories, dont 100 d’origine animale. Pour assurer cette alimentation à la population, il faut extraire du sol 1 900 + (100 憐 7) = 2 600 kilocalories par personne à nourrir. Si un autre régime alimentaire comprend 3 000 kilocalories, dont 1 000 d’origine animale, il faut que la terre produise 2 000 + (1 000 憐 7) = 9 000 kilocalories par personne.

Ainsi, le passage de 2 000 à 3 000 kilocalories exige que la production agricole soit multipliée par 3,5.

Mais il y a plus. Quand un régime alimentaire s’améliore, on ne remplace pas seulement des calories végétales bon marché par des calories animales chères (plus précisément, on accroît la proportion de calories animales en même temps que la valeur énergétique de l’alimentation augmente); on augmente aussi la proportion de calories végétales chères: moins de céréales, plus de légumes frais et de fruits. Il en résulte que tout progrès dans l’alimentation nécessite une augmentation considérable du coût de la production agricole (les calories de légumes et de fruits sont plus chères que les calories de céréales parce que leur coût de production est plus élevé).

Le calcul montre que, pour approvisionner le consommateur américain, il faut une production agricole cinq fois plus coûteuse que celle qui est nécessaire au consommateur indien. Et, pour assurer une alimentation satisfaisante à toute la population actuelle du globe, il faudrait une production supérieure de 50 p. 100 environ (chiffre largement approximatif, bien entendu) à celle d’aujourd’hui. Enfin, pour assurer cette alimentation aux dix milliards d’hommes que le globe comptera inévitablement un jour, on aura besoin d’une production agricole trois fois plus élevée que la production actuelle.

Vocation alimentaire de l’agriculture

Tous les calculs présentés ci-dessus seraient faux s’il existait une perspective sérieuse d’augmentation considérable des productions alimentaires d’origine non agricole. Mais il faut, dans ce domaine, renoncer aux illusions qui ont fleuri à certaines époques.

Qui parle encore, aujourd’hui, des chlorelles (algues microscopiques), dont la multiplication quasi illimitée devait approvisionner abondamment l’humanité en protéines de qualité? On continue, certes, à faire des recherches sur certaines algues, mais dans d’autres buts que ceux de l’alimentation humaine. Disparues, aussi, les illusions sur la production de protéines par la culture de levures sur déchets de pétrole (trop chères pour l’alimentation du bétail et difficilement consommables par l’homme). Quant aux «ressources infinies de l’océan», elles sont en réalité limitées: on ne peut compter sur une augmentation des quantités pêchées par habitant.

Le seul espoir réel est celui de l’élevage de poissons, en bord de mer et dans des étangs. Mais la haute technicité nécessaire pour l’aquaculture et le fait que l’élevage en étangs occupe des terres dont beaucoup pourraient être cultivées limitent les possibilités.

L’agriculture demeurera donc sûrement – du moins dans l’avenir prévisible – le fournisseur quasi exclusif d’aliments à l’humanité (mais les produits de la mer et l’élevage de poissons en étangs pourront fournir une proportion non négligeable des protéines animales).

Importance de l’effort nécessaire

L’objectif d’alimentation satisfaisante pour tous ne peut être atteint que progressivement. Mais, rien que pour améliorer la situation actuelle, il faut que la production agricole mondiale augmente plus rapidement que la population. Et, comme il est souhaitable que, dans toute la mesure du possible, l’accroissement de la production par personne soit réalisé dans les pays du Tiers Monde eux-mêmes, ceux-ci se trouvent face à une tâche très difficile.

À l’échelle mondiale, si la production agricole augmente chaque année de 1 p. 100 de plus que la population, il faudra une quarantaine d’années pour atteindre un niveau de production compatible avec l’objectif d’alimentation satisfaisante. Or, entre 1980 et 1988 (moyennes de trois ans: 1979-1981 et 1987-1989), la production agricole alimentaire par tête a augmenté au rythme moyen de 0,4 p. 100 par an.

Si les pays du Tiers Monde devaient, par leur seule production, résoudre leurs problèmes alimentaires, il leur faudrait au moins doubler leur production agricole par personne. Pour atteindre ce résultat en quarante ans, la production agricole alimentaire devrait augmenter de près de 1,8 p. 100 par an de plus que la population, qui elle-même progresse rapidement. Or, de 1980 à 1988, la production alimentaire par tête a augmenté, dans les pays du Tiers Monde, Chine non comprise, de 0,3 p. 100 par an en moyenne.

3. Possibilités de progrès: espoirs et inquiétudes

Aux possibilités considérables de progrès techniques, qui permettraient d’accroître fortement la production agricole, s’opposent de multiples obstacles, dont l’homme est le plus souvent responsable.

Vers une nouvelle révolution technique?

Chaque année sont créées, dans les pays développés, de nouvelles variétés de plantes, plus productives. En même temps, de plus en plus d’agriculteurs apprennent à maîtriser les techniques les meilleures. Comme on est partout (à quelques rares exceptions près) très loin des rendements maximaux possibles, le progrès génétique, par les méthodes classiques, la formation des agriculteurs et la vulgarisation offrent encore d’importantes perspectives d’accroissement de la production agricole.

Les progrès possibles sont plus élevés encore dans le Tiers Monde, du fait que les recherches génétiques ont été négligées pour les cultures vivrières (elles ont porté essentiellement sur les cultures d’exportation) et que le niveau technique des paysans demeure très bas.

Ainsi, on peut dire, même sans évoquer les perspectives nouvelles ouvertes par les biotechnologies – mais en se limitant aux considérations purement techniques –, que les rendements des cultures et des productions animales peuvent encore augmenter très fortement, surtout dans les pays du Tiers Monde.

Quant aux biotechnologies, elles comprennent certes des techniques diverses, mais la plus connue du grand public est sans aucun doute le génie génétique. L’introduction, dans une plante, d’un gène ou d’un groupe de gènes provenant d’une autre plante permet à la fois de créer, beaucoup plus rapidement qu’avec les méthodes classiques, une variété nouvelle et une variété présentant des qualités qui étaient inaccessibles autrefois. On peut espérer obtenir ainsi des plantes réagissant plus efficacement aux engrais, résistant aux herbicides, à des insectes ravageurs, à la sécheresse, à la salinité des sols, etc.

S’il s’agit bien là d’une véritable révolution, on doit néanmoins demeurer réaliste et se garder des illusions. Il faut beaucoup de temps pour passer de la première expérience réussie en laboratoire à la diffusion généralisée en plein champ. Les techniques du génie génétique sont difficilement applicables aux monocotylédones, donc aux céréales, qui sont précisément les cultures les plus importantes pour la lutte contre la faim dans le monde. De plus, on ne réussira jamais à incorporer toutes les qualités dans la même plante. Et il est une de ces qualités qui demeure du domaine du rêve: la création d’une céréale capable d’utiliser directement l’azote de l’air, comme les légumineuses.

Enfin, certains progrès rendus possibles par le génie génétique seront hors de portée des pays pauvres du Tiers Monde – ceux qui ont le plus besoin d’augmenter leur production agricole – en raison de leur coût élevé et du manque de techniciens sur place.

Les biotechnologies ouvrent donc une ère nouvelle pour l’agriculture, mais il faut savoir que les progrès qu’elles permettront de réaliser ne sont pas illimités.

De très nombreux obstacles

Après avoir évoqué les progrès des rendements rendus possibles par l’amélioration des techniques, il faut rappeler tous les obstacles à la mise en œuvre de ces progrès et toutes les menaces qui pèsent sur l’avenir de l’agriculture.

Certains problèmes concernent l’ensemble du monde, d’autres sont, au moins en partie, spécifiques du Tiers Monde.

Tout d’abord, les ressources en terres et en eau sont limitées. Pour de multiples raisons, il ne faut pas compter sur une augmentation de la surface des terres cultivables dans le monde. La production agricole ne peut donc croître que par la progression des rendements à l’hectare. Or cette progression exige souvent le développement de l’irrigation, à une époque où la concurrence pour les utilisations de l’eau (agriculture, industrie, usages domestiques) pose déjà des problèmes très sérieux dans certaines régions du monde, comme le Moyen-Orient et la Californie (cf. supra , ALIMENTATION – C. Contraintes écologiques et ressources alimentaires).

Les ressources en eau peuvent certes être augmentées en réduisant les gaspillages, en développant la réutilisation des eaux usées après purification, mais ces progrès ne feront que retarder les échéances. Et le dessalement de l’eau de mer, qui offre aujourd’hui plus de perspectives qu’il y a quelques années, demeurera néanmoins, dans l’avenir prévisible, une ressource marginale.

Le problème de la terre et de l’eau ne concerne pas seulement les quantités disponibles, mais aussi les qualités. Dans les pays développés comme dans le Tiers Monde, des terres se dégradent, compromettant les ressources des générations futures. Dans l’Afrique sahélienne, la destruction des arbres, due au fait que le bois est la seule source d’énergie, fait avancer le désert. En Amazonie, le défrichement de la forêt, pour créer de nouvelles terres cultivables, menace l’environnement, tandis que les terres mises en valeur courent le risque de devenir stériles en quelques années. Dans bien des régions d’agriculture irriguée, d’autres terres deviennent stériles du fait de techniques d’irrigation impropres, telle l’absence de drainage.

Dans les pays développés, c’est l’utilisation massive d’engrais azotés qui provoque une pollution dangereuse des eaux.

Enfin, l’agriculture subit des menaces de l’extérieur: ce qu’on appelle l’«effet de serre» – la hausse de température provoquée par le taux croissant de dioxyde de carbone et d’autres gaz encore plus dangereux dans l’atmosphère – aura, à long terme, des effets négatifs sur la production agricole.

Parmi les problèmes propres au Tiers Monde, il faut citer en premier lieu les conséquences de l’explosion démographique. Au Kenya, la croissance naturelle est de l’ordre de 4 p. 100 par an, ce qui correspond à un doublement de la population en un peu plus de dix-sept ans. Pour montrer qu’un tel taux de croissance ne peut durer longtemps sans provoquer de catastrophe, il suffit de rappeler qu’il multiplierait la population par huit en un peu plus de cinquante ans et par soixante-quatre en un peu plus d’un siècle: peut-on imaginer le Kenya avec un milliard et demi d’habitants?

Dans l’ensemble du Tiers Monde, Chine exclue, la population augmente actuellement au rythme de 2,5 p. 100 par an environ, ce qui correspond à un doublement en moins de trente ans... et à une multiplication par douze en un siècle! Certes, le taux de croissance de la population du Tiers Monde diminue, mais pas assez rapidement pour faire disparaître les inquiétudes qu’il suscite.

Quant aux très nombreux obstacles au développement de l’agriculture dans les pays du Tiers Monde, il suffit d’en faire brièvement une liste incomplète pour se convaincre du rôle qu’ils jouent: la pauvreté d’abord (d’où l’insuffisance des infrastructures, notamment des moyens de transport, le manque de ressources pour l’approvisionnement en moyens de production, pour l’éducation et pour la vulgarisation agricole, le manque de techniciens, etc.); le mépris pour l’agriculture et la croyance, de la part de beaucoup de dirigeants, que l’industrialisation est le seul instrument du développement économique; le régime foncier, là où existent de grandes propriétés ou des entreprises collectives; les réformes agraires ratées; la corruption; l’insuffisance, l’inefficacité et parfois les effets négatifs des aides extérieures.

Pour vaincre ces obstacles, il faudrait que les pays concernés aient des dirigeants à la fois honnêtes et compétents, qui recevraient des pays riches des aides massives (financières, techniques et en produits), coordonnées entre les pays donateurs et fournies avec des préoccupations purement humanitaires, sans arrière-pensées politiques. C’est dire que la disparition des obstacles au progrès agricole dans le Tiers Monde n’est pas pour demain.

4. Les urgences

Qu’il s’agisse de la limitation des ressources naturelles, des problèmes écologiques, de la pression démographique, de l’attitude des dirigeants des pays du Tiers Monde et de celle des dirigeants des pays riches donateurs, l’énumération des obstacles à la marche vers une solution satisfaisante du problème alimentaire mondial peut décourager. Mais on n’a pas le droit de baisser les bras. La situation est trop grave pour qu’on s’y résigne. Tout n’est pas possible, mais tout ce qui sera fait dans la bonne direction apportera une contribution, insuffisante certes, mais positive, à l’élimination de ce qui est le grand scandale de cette fin de siècle.

Il faut donc essayer de voir quelles mesures doivent être encouragées – tout en sachant qu’il est plus facile de les énoncer que de les mettre en œuvre. On se bornera ici à insister sur quelques points essentiels.

Formation technique

L’objectif étant un accroissement considérable de la production agricole, il est hors de doute que la recherche agronomique et la vulgarisation peuvent jouer un rôle fondamental pour aider à l’atteindre.

Mais la pratique de l’agriculture est une chose extrêmement complexe, parce que les conditions naturelles sont souvent très différentes à l’intérieur d’une même région (voire d’une parcelle à l’autre sur la même exploitation). Une découverte nouvelle dans la technique de fabrication des automobiles pourra, en général, être appliquée dans toutes les usines du monde; dans l’agriculture, ce qui est valable dans des conditions données a de fortes chances de ne plus l’être dans un milieu différent. Il faudra donc multiplier les centres régionaux et locaux de recherche agronomique, notamment pour y étudier comment des techniques découvertes dans les centres nationaux peuvent être mises en œuvre sur le terrain dans un milieu différent. C’est dire qu’il faudra mettre, y compris et surtout dans les pays du Tiers Monde, des moyens très importants à la disposition de la recherche agronomique (en commençant par la formation des chercheurs et techniciens).

Le lien entre la recherche et la mise en œuvre sur le terrain constitue un autre problème essentiel. L’expérience montre qu’une vulgarisation agricole bien faite peut donner des résultats dans n’importe quel milieu humain – même le plus traditionnel. Mais il faut pour cela des conseillers agricoles à la fois nombreux, d’une grande compétence et bons psychologues. Comment les trouver dans un pays où l’agriculture occupe une place très médiocre dans l’échelle des valeurs et où celui qui travaille dans une administration de la capitale jouit de toutes sortes d’avantages, y compris le prestige social?

Qu’il s’agisse de la recherche agronomique ou de la vulgarisation, l’attention à apporter à l’agriculture ne concerne donc pas seulement l’argent, mais aussi la considération.

Mais, puisque l’argent est indispensable, il n’y a pas de solution sans une aide massive des pays riches – avec les réserves indiquées plus haut sur les conditions d’efficacité de cette aide.

Aide alimentaire

Parmi les différents types d’aides, la plus controversée est sans doute l’aide alimentaire, accusée par la plupart des auteurs (parfois, mais pas toujours, à juste titre) de freiner le développement de l’agriculture dans les pays qui la reçoivent. Le raisonnement est simple: la vente sur les marchés des produits reçus au titre de l’aide alimentaire fait baisser les prix, ce qui décourage la production agricole locale.

La réalité est beaucoup plus complexe, mais il faut bien reconnaître que l’aide alimentaire est souvent fort mal utilisée. On ne résout toutefois pas le problème en la supprimant. En effet, il faudra beaucoup de temps avant que la production agricole démarre vraiment dans les pays les plus pauvres du Tiers Monde, en particulier en Afrique, dont l’évolution actuelle est catastrophique (baisse continue de la production alimentaire par habitant). Il sera donc indispensable, pendant une période intermédiaire qui risque d’être longue – peut-être plusieurs décennies – non seulement de maintenir, mais même d’accroître fortement l’aide alimentaire. L’objectif doit être double: apporter un soulagement immédiat à ceux qui souffrent d’une alimentation déficiente et contribuer en même temps au développement de l’agriculture.

Ce double objectif n’est pas hors de portée. On peut, par exemple, intégrer l’aide alimentaire dans des programmes régionaux de développement agricole et de développement économique général, en l’utilisant pour rémunérer des travailleurs occupés à la réalisation d’investissements utiles. On objectera que cette façon d’utiliser l’aide alimentaire se révèle le plus souvent inefficace aujourd’hui. Mais il n’est sûrement pas impossible de corriger les erreurs – à condition, bien sûr, que la bonne volonté existe chez les donateurs comme chez les dirigeants des pays bénéficiaires de l’aide.

Si l’évolution se fait dans un sens favorable, la Communauté européenne, dont l’objectif est actuellement de limiter la production agricole, se trouvera confrontée au problème opposé. La France, dont le potentiel agricole est largement sous-utilisé, sera la première intéressée par cette nouvelle politique. Cette perspective concerne certes le long terme. Mais il n’est pas prématuré d’y penser dès maintenant.

5. Le bilan

Rappelons tout d’abord que, si une forte augmentation de la production agricole par personne est indispensable, cette condition nécessaire n’est pas une condition suffisante. Il faut qu’une offre accrue trouve en face d’elle une demande accrue, ce qui ne peut être réalisé dans chaque pays que grâce à un développement de l’ensemble de l’économie, accompagné autant que possible d’une réduction des inégalités de revenus. Cette question n’avait pas à être traitée ici. Elle n’en existe pas moins.

Des possibilités techniques nouvelles, notamment grâce aux progrès des biotechnologies, offrent le moyen d’augmenter considérablement les rendements des cultures et des productions animales. Mais, face à ce facteur favorable, les obstacles au progrès sont multiples: l’explosion démographique, les autres obstacles spécifiques des pays du Tiers Monde, la limitation des ressources mondiales en terres et en eau, la dégradation d’une partie importante des terres (souvent due à la déforestation ou à une irrigation mal conduite), la pollution des eaux, les dangers de l’utilisation des pesticides, les conséquences néfastes pour l’agriculture de l’effet de serre.

Il ne faut pas conclure de cette impressionnante énumération que l’objectif à atteindre est inaccessible. Des progrès sont possibles dans tous les domaines: on peut réussir à utiliser plus efficacement les engrais, pour en consommer moins par tonne récoltée, purifier les eaux polluées, réduire les besoins en pesticides grâce à l’agrométéorologie, créer des variétés de plantes résistantes à la sécheresse ou à la salinité des terres et des eaux, ralentir l’effet de serre en prenant des mesures qui réduiront en même temps les besoins en énergie. Si l’on faisait tout de suite tous les efforts nécessaires, y compris pour ralentir la progression démographique, on pourrait nourrir nettement mieux l’humanité, faire au moins disparaître faim et sous-nutrition – tout cela en ne menaçant pas la santé de la génération présente et en préservant la nature pour les générations futures. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que, le monde étant ce qu’il est, il sera très difficile de réaliser l’objectif de bien nourrir toute l’humanité tout en préservant la nature.

Que faire, alors? Agir tout de suite, partout où cela est possible. Les pays économiquement avancés peuvent dès à présent développer la recherche agronomique, d’autant plus qu’il faut beaucoup de temps avant qu’une technique nouvelle puisse être appliquée à grande échelle sur le terrain. Et tous les hommes de bonne volonté peuvent réfléchir aux moyens de résoudre certains problèmes, comme celui d’une meilleure utilisation de l’aide alimentaire – car des progrès sont possibles, sans qu’on ait besoin d’attendre l’avènement d’un monde idéal, dans lequel les dirigeants des pays riches et ceux des pays pauvres seraient des êtres parfaits.

Le souhaitable n’est pas toujours possible. Tout le possible ne sera pas réalisé. Mais toute action dans le bon sens améliorera le sort de millions d’hommes. L’enjeu en vaut la peine.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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